« Je m’appelle Bissan, je suis étudiante à l’université An-Najah de Naplouse, j’étudie le « business management » et je ne sais pas ce que je veux faire plus tard. Mais ma priorité pour l’instant, en tant qu’étudiante, serait d’essayer de changer le discours des jeunes ici, à l’université, les rendre plus actifs sur notre situation, pas seulement politiquement mais aussi au niveau social. Nous avons de nombreuses priorités mais ce combat-là est le principal ». _Bissan, 23 ans, fait partie de ces milliers de jeunes palestiniens, étudiants, qui doivent conjuguer études et luttes quotidiennes contre l’occupation. Avec la politique de discrimination des forces israéliennes, le moindre geste quotidien est soumis a complication : se déplacer, acheter à manger, voir sa famille, et bien sûr étudier. Bissan nous apporte son regard critique sur la situation des étudiants palestiniens.
L’activité syndicale à l’université
Les étudiants palestiniens jouissent de facultés de qualités et bien développées. Mais pour Bissan, cela ne suffit pas, « ce qu’il nous manque définitivement à l’université ce sont des syndicats indépendants, des associations artistiques, musicales. En terme de sport, il y a des choses qui sont faites mais elles sont contrôlées par l’Autorité Palestinienne. En ce qui concerne le domaine artistique c’est vraiment décevant car nous avons pourtant une belle université et de grandes capacités ». En effet, il n’existe pas de syndicat étudiant dans les facultés palestiniennes. Ce sont les partis politiques qui sont directement représentés au sein d’un conseil des élèves. Chaque année, alors que la politique est généralement absente des campus, un jour est consacré à l’élection. Tracts, banderoles, slogans émergent dans l’université, les cours sont suspendus et l’université prend l’aspect d’une grande fête politique. A Naplouse, les taxis se déplacent avec les fanons correspondant au candidat de leur choix, les étudiants d’habitude peu bavards sur leur orientation politique, portent l’écharpe aux couleurs du Fatah, FPLP, PPP, mais peu osent porter celle du Hamas, pourtant autorisé. A l’annonce des résultats, les klaxons sonnent dans toute la ville, les habitants sortent crier victoire, comme s’il s’agissait d’une élection municipale.
Naplouse sous état de siège, les étudiants enfermés chez eux
La seconde Intifada, a été extrêmement dure pour les jeunes palestiniens. La plupart ne pouvaient pas sortir de chez eux pour aller étudier. Bissan me raconte : « lors de la seconde intifada, j’étais jeune, j’avais 14 ans, mais je me rappelle que je ne pouvais pas aller à l’école, j’ai raté beaucoup d’examens, j’ai connu beaucoup de couvre-feu, je n’ai pas quitté la ville pendant plusieurs années car elle était assiégée, j’ai des membres de ma famille qui sont allée en prison pour rien ». A Naplouse, la ville était coupée en deux et seule la moitié des étudiants pouvaient se rendre à An-Najah, et encore quand les chars n’envahissaient pas ce lieu de savoir et de vie pour le transformer en terrain de guerre ! Pour lutter contre cela, certains professeurs organise alors clandestinement des cours dans leur appartement pour continuer à garantir aux élèves leur droit fondamental à l’éducation. Mais l’intifada passée, les violences provoquées par les forces israéliennes persistent ! « Maintenant les violences continue toujours, c’est généralement des attaques pratiquées par les colons, des étudiants sont blessés, certains ne peuvent pas accéder à l’université à cause de la colonisation, les checkpoints. Je suis active sur les questions des droits de l’homme, je travaille avec la chaire de l’UNESCO, et je suis volontaire dans la Campagne du droit à l’Education depuis 3 ans maintenant. La campagne a débuté à l’université An-Najah en 2007, elle rapporte les violences subies par les étudiants de la part des forces d’occupation israéliennes et cela nous permet d’avoir un appui et une référence légale ».
Une prison à ciel ouvert
« Il s’agit aussi des étudiants qui ne peuvent pas quitter le territoire et voyager en dehors de la Cisjordanie ». L’Etat Israélien impose un véritable ghetto aux jeunes palestiniens. Le blocus et la fermeture des frontières, notamment à Gaza, rendent très difficile le déplacement des étudiants à l’étranger. Même les jeunes gazaouis qui obtiennent des bourses d’études ne peuvent pas partir. La guerre de 2009 appelée cyniquement Plomb durci laisse encore des cicatrices sur Gaza, il ne faut pas oublier que 280 écoles ont été endommagés ainsi que des universités, 39 000 palestiniens de Gaza n’ont pas pu étudier faute d’écoles. Et encore maintenant, le blocus de Gaza ne permet pas aux étudiants de se procurer de façon correcte du matériel éducatif. Les exactions physiques et psychologiques que subissent les Palestiniens sont sans limite : le mur, les checkpoints, les inégalités pour les étudiants arabes d’Israël, les arrestations arbitraires d’étudiants militants politiques emprisonnés pendant plusieurs mois. L’occupation et la politique raciste et belliciste du gouvernement israélien sont un réel cancer dans la vie des étudiants palestiniens.
Les jeunes et les étudiants, initiateurs du mouvement pour la paix
Il y a trois ans, l’ensemble des conseils des élèves de la Palestine, suivis par les étudiants et même les personnels employés par l’université, a mené une grande bataille contre la décision du gouvernement d’augmenter les frais de scolarité. En lançant un appel qui commençait par « l’éducation est un droit pour tous » les étudiants revendiquaient, en plus, le remboursement de leurs dettes. « Cela montre bien que les étudiants mènent aussi des actions internes à la Palestine qui se placent au delà de la colonisation ou l’occupation », affirme fièrement Bissan. Pourtant, au final, peu d’étudiants s’investissent vraiment dans ce genre de mouvement ? « C’est vrai. La plupart des étudiants ont grandi dans ces conditions et ils se sentent mieux s’ils « normalisent » leur situation, ils essayent de se sentir normal dans une situation normale, c’est comme ça que je comprends d’où leur désintérêt peut venir. Certains étudiants de Gaza avec lesquels je suis en contacts réagissent parfois de la même manière, les jeunes veulent aimer, veulent chanter, danser, ils veulent vivre. C’est comme une sorte de mécanisme de défense et un refus de vivre cette situation. Cependant, lorsque l’on mène des campagnes, comme la campagne contre l’apartheid, nous arrivons à les toucher. On essaye de leur donner les capacités pour articuler leurs arguments. Car on peut effectivement leur dire « nous souffrons, nous sommes sous occupation blablabla » mais on peut aussi leur dire que nous avons le droit de nous défendre et que nous devons agir ! » La Palestine a d’ailleurs été, ces derniers mois, secouée par d’énormes manifestations pour la réunification nationale. C’est à Gaza que les manifestations ont été les plus suivies avec 300 000 palestiniens dans les rues ! Le mouvement lancé par des organisations de jeunesse, avait pour ambition de créer un véritable rapport de force contre l’Etat Israélien. C’est une victoire pour tout les palestiniens car un accord va être signé entre les responsables du Hamas et du Fatah ! Les jeunes sont bien les premiers acteurs du processus de paix.
Enfin, l’université agit comme un lien social et un lieu d’émancipation pour les Palestiniens, un lieu de transmission de leur culture, leur l’histoire. Cette histoire passe totalement à la trappe dans les programmes scolaires israéliens. En Israël, une loi raciste est sur le point d’être votée punissant les citoyens qui commémore la Nakba, il est donc bien loin le jour où cet événement sera inscrit dans les programmes universitaires. Cela fait aussi parti du combat des étudiants palestiniens !
Focus sur les facs israéliennes
Un syndicaliste israélien et membre du PCI, m’affirmait que dans les facs israélienne, les mouvements de gauches et pour la paix étaient très forts. Dans ce sens, il condamne le boycott primaire de tout ce qui vient d’Israël, qui pourrait s’avérer dans le cas présent contre-productif. " Le peuple israélien n’est pas un bloc, affirme-t-il, il y a des progressistes". La semaine dernière des centaines d’intellectuels, d’universitaires, de scientifiques renommés se sont d’ailleurs rassemblés à Tel-Aviv pour dénoncer la politique d’Israël. En novembre 2010, les étudiants israéliens ont lancé une fronde contre leur gouvernement pour s’opposer aux subventions données aux seuls étudiants ultra orthodoxes des écoles talmudiques. Ce mouvement met en avant la volonté des manifestants israéliens d’instaurer une société laïque et égalitaire.